14 Ce ne sont pas de beaux hommes noirs qui manquent en Haïti. Parmi les soldats de l’armée, comme au milieu des campagnards et des citadins, on rencontre fréquemment des types que l’on confondrait volontiers avec ceux de la race caucasique, n’étaient la couleur de la peau et la différence de la chevelure. Dans les départements du Sud et du Nord de la République, on les voit surtout dans une proportion respectable. Bien faits, ayant généralement une taille au-dessus de la moyenne, les noirs d’Haïti montrent, à différents degrés, toutes les qualités de la vraie beauté masculine. Ils ont de la souplesse et de la force, une musculature vigoureuse unie à une agilité merveilleuse. Qu’on réunisse à tout cela un visage heureux, des traits accusés mais d’une parfaite harmonie qu’on y ajoute encore cette expression un peu fière, qui est comme le reflet de l’orgueil juvénile que le fils de l’Éthiopien éprouve à se sentir libre, indépendant et l’égal de quiconque, on aura une claire idée de ces hommes dont les pères ont fait preuve d’un héroïsme que l’histoire n’oubliera jamais.
15 En 1883, je vis à Port-au-Prince, parmi les aides de camp du général Salomon, un jeune noir si beau que je ne pus m’empêcher de le suivre de ce regard d’admiration qui paralyse tout autre acte de la volonté. Je ne l’ai jamais revu et j’ignore encore son nom.
16 La famille Rameau, des Cayes, généralement instruite et d’une éducation fort soignée, a fourni de très beaux types de noirs. L’un d’entre eux, Timagène Rameau, était particulièrement remarquable.
17 Un beau spécimen de la race noire est encore M. Romain G. Augustin, dont les formes sont tellement bien proportionnées, tant pour le visage que pour tout le reste du corps, qu’on n’exagère aucunement, en affirmant qu’il y a bien peu de types européens qui lui soient supérieurs au point de vue plastique. J’ai travaillé quelque temps à la douane du Cap-Haïtien, où il était chef de bureau. J’ai maintes fois observé que les étrangers, qui débarquaient dans le port, négligeaient leurs affaires pour admirer cet homme dont la peau noire va si parfaitement avec tous les traits d’une réelle beauté.
18 M. Augustin réunit à ces avantages corporels des manières très élégantes que rehausse naturellement sa grande stature ; il a une instruction fort au-dessus de la moyenne. À l’âge de 18 ans, il était déjà professeur d’histoire au lycée du Cap : j’ai été un de ses jeunes élèves, et suis devenu plus tard un de ses meilleurs amis, dans ce commerce affectueux qui naît souvent entre l’instituteur et ceux dont il a soin, quand on y trouve de part et d’autre, une égale satisfaction.
19 Toute la famille Edmond, originaire du Trou, offre des types remarquablement beaux. Un d’entre eux, que j’ai bien connu, Augustin Edmond, avait une si belle figure et des formes si délicates et fines qu’on ne se lassait jamais de le voir, encore bien que l’on fût habitué à cette beauté de l’homme noir qui dément si souvent les descriptions fantaisistes des ethnographes.
20 En 1882, le général Henry Piquant, noir, mais absolument beau de visage et de stature, se trouvait à Paris qu’il visitait pour la première fois. Partout où il passait, il attirait l’attention. Intelligent, ayant des manières distinguées, une démarche fière et un port chevaleresque, il pouvait bien figurer à côté de tous les types européens qui s’exhibent sur les boulevards, sans que sa peau noire fît nulle ombre aux formes plastiques qu’il avait si belles. Le général Piquant, qui pouvait rendre bien des services à son pays, est mort bien jeune. D’autres sont morts à côté et en face de lui, tout aussi dignes de regrets, hélas ! Infandum… Triste résultat de la guerre civile, où poussent trop les uns, où courent trop les autres, dans le plus pénible aveuglement !
21 On n’en finirait pas, s’il fallait continuer ces citations qui ne sont nullement des cas exceptionnels. Pour prouver mon assertion que dans toutes les couches de la population, il se rencontre des hommes noirs dont l’extérieur n’offre rien de repoussant, j’offrirai au lecteur le portrait d’un ancien soldat inculte et sans aucune éducation, devenu empereur d’Haïti par le jeu bizarre d’une malheureuse politique. C’est le général Soulouque. Tous ceux qui ne sont pas aussi prévenus et aussi ridiculement passionnés qu’un Gustave d’Alaux, conviendront bien vite que la physionomie de ce monarque improvisé ne le cédait en rien à celle de la plupart des têtes couronnées que l’on a vues et qu’on peut encore voir en Europe ou ailleurs.