12 Cependant, tout insoutenable que soit l’opinion de l’école polygéniste, je la trouve beaucoup plus logique dans ses déductions que ne l’est M. de Quatrefages. L’erreur chez elle est au moins complète, entière. Si les conséquences sont fausses, ce n’est pas la faute du raisonnement, mais celle des prémisses généralement adoptées comme une vérité doctrinale et primordiale, proclamant une inégalité native et radicale entre les différentes races humaines. M. de Quatrefages opine-t-il contre cette inégalité ? Assurément non. L’illustre professeur admet l’égalité du mulâtre et du blanc, tout en affirmant l’inégalité irrémédiable du noir et du caucasien. Comment n’a-t-il pas senti alors la faiblesse de sa théorie, logiquement examinée ?
13 En effet, la logique est impitoyable, elle n’a aucune complaisance pour ceux qui s’en écartent. La moyenne de 4 et de 2 ne sera jamais 4, mais bien 3. À quelque puissance qu’on élève la valeur virtuelle du plus grand facteur, on ne pourra jamais établir une équation intégrale entre la moyenne engendrée et ce facteur, sans que les mathématiques cessent d’être mathématiques. On ne fera que circuler de x en y. Et, chose étonnante, plus le grand nombre évolue en croissance, plus la moyenne s’en écarte, en s’écartant également du petit nombre ! Ces déductions vigoureuses n’ont pu échapper à l’esprit perspicace de M. de Quatrefages. Embarrassé, mais désireux d’étayer toutes ses affirmations sur des bases rationnelles, il a imaginé une théorie spécieuse, essentiellement propre à masquer tout ce qu’il y a d’incohérent dans ses opinions. Voici donc comment il tâche d’expliquer la contradiction visible que nous offre sa doctrine anthropologique, relativement à la thèse insoutenable de l’inégalité des races.
14 « Chaque parent, dit-il, influe sur l’enfant en raison directe de ses qualités ethniques. Cette considération fort simple qui ressort à mes yeux d’une foule de faits de détails, fait comprendre aisément bien des résultats dont s’étonnent les physiologistes et les anthropologistes. Après avoir attribué à la mère un rôle prépondérant, Nott déclare avec surprise qu’au point de vue de l’intelligence le mulâtre se rapproche davantage du père blanc. Mais l’énergie intellectuelle n’est-elle pas supérieure chez le dernier à celle de la mère ? et n’est-il pas naturel qu’elle l’emporte des deux pouvoirs héréditaires ?…
15 « Lislet Geoffroy, entièrement nègre au physique, entièrement blanc par le caractère, l’intelligence et les aptitudes, est un exemple frappant. »
16 Quelque simple que puisse paraître l’explication aux yeux du savant anthropologiste, il faut convenir qu’il sort complètement du domaine de la science pour se cramponner à une pure fantaisie. En effet, quelle est la valeur de cette règle par laquelle on infère que chaque parent influe sur l’enfant en raison directe de ses qualités ethniques ? Ne serait-ce pas l’assertion d’un principe qui est encore à démontrer ? La forme sentencieuse sous laquelle elle est exprimée et qui est si propre à en imposer aux intelligences ordinaires, fait-elle rien autre chose que d’en cacher l’inanité scientifique ?
17 Si, par qualités ethniques des parents, l’on comprend la couleur, les cheveux et, jusqu’à un certain point, les formes du visage, on doit certainement en tenir compte ; mais s’agit-il de qualités morales et intellectuelles ? rien n’est alors plus vide de sens au point de vue anthropologique, eu égard à leur instabilité dans les races humaines. Ces dernières qualités, dans tous les cas, ne sont pas tellement indépendantes du reste de l’organisme, qu’on puisse leur attribuer une action héréditaire, distincte de l’influence physiologique générale que l’hérédité du père exerce sur l’enfant. D’ailleurs, si la théorie imaginée par M. de Quatrefages était vraie, il n’y aurait pas de mulâtre à peau jaune et aux cheveux bouclés comme sont ordinairement les métis du Noir et du Blanc. Les mulâtres seraient toujours noirs avec une chevelure crépue, comme leur mère ; ils auraient tous l’intelligence suréminente qu’on prétend être l’apanage exclusif de leur père. Or, c’est le contraire qui est vrai, c’est le contraire qui existe. Le métissage est un fait d’ordre purement physiologique et rien de plus. Lorsque le mulâtre est intelligent, ce n’est pas une vertu spéciale qu’il hérite des qualités ethniques de son père ou de sa mère, c’est plutôt une hérédité individuelle qui vient tantôt de l’un, tantôt de l’autre, sans aucune prévision catégorique.