Autrefois la Pologne avait la rage de se confier aux étrangers, aux Russes et aux Prussiens. C’est ce qui l’a tuée.
Il y a cinquante ans l’Égypte appartenait encore aux Égyptiens.
Depuis le règne de Méhémet-Ali, les Égyptiens ont contracté une singulière maladie qu’on pourrait appeler la furie de la civilisation.
Comme le mot libéral, le mot civilisation a été tellement détourné de son sens, tellement accommodé à toutes les sauces qu'il en est devenu élastique, banal, vide de sens.
Semblables à des enfants qui voudraient devenir hommes en un jour, les Égyptiens, voulant grandir trop vite, empruntèrent beaucoup d’argent aux Européens et leur donnèrent le droit de bâtir en leur pays. Ceux-ci construisirent des jetées, des docks, des phares, des aqueducs, des écluses, des chemins de fer, élevèrent des digues et creusèrent des canaux si bien qu’un jour les Égyptiens se réveillèrent sous le bâton de l'Angleterre.
Autrefois on les fouettait au nom du Coran, mais au moins les pachas qui les dépouillaient étaient nés et vivaient au milieu d’eux, parlaient la même langue et professaient la même religion qu’eux. Aujourd’hui on a bombardé et incendié leurs villes ; on les rançonne et on les fouette au nom de la Bible. En sont-ils plus heureux ? Au contraire. Quand cela finira-t-il ? Nul ne le sait.
L’argent extorqué aux paysans de France et d’Angleterre n’a jamais servi aux bourgeois d’Égypte, n’a jamais profité au paysan égyptien, au fellah.
Les Haïtiens n’ont que trop imité les Polonais du siècle dernier. D’aucuns voudraient les porter à imiter les Égyptiens. Je proteste.
Les Haïtiens ont plus de capitaux qu’ils ne se l’imaginent. Le tout c’est de les faire sortir, ces capitaux, des cachettes où on les tient, de dessous terre. Pour cela, il faut les rassurer en garantissant la paix, les discipliner en créant des caisses d’épargne, les utiliser par des banques populaires, des institutions de crédit purement nationales.
Savoir attendre est la suprême sagesse. Compter sur soi est la plus grande des forces.
Le paysan haïtien fera bien de ne se confier qu’à lui-même, s’il ne veut être mangé, exploité, pressuré et finalement massacré un jour par les beaux diseurs qui, accourus des quatre points cardinaux, viennent en ce moment l’encenser, le leurrer de vaines et trompeuses promesses.
Et si même le Parlement accorde des concessions de terrains pour servir à des exploitations industrielles et agricoles, ces concessions du fond de la terre doivent être faites en faveur d’Haïtiens ; et il est pour qu’il soit expressément stipulé par les contrats que, dans aucune circonstance, dans aucun cas, ces Haïtiens ne pourraient les transmettre à des étrangers. Si ces étrangers nous aiment autant qu'ils voudraient nous le faire croire, qu’ils se naturalisent Haïtiens. Par le passé, on peut préjuger de l’avenir. On a cherché à nous humilier ; on nous dépouille et on nous pille ; on nous a mis et on nous met chaque jour le poignard sur la gorge ; on nous a menacés et on nous menace dans notre indépendance parce que nous avons une dette de quarante millions ; on a colporté partout la nouvelle que nous étions des sauvages, afin de nous mieux intimider et de nous mieux rançonner ; ceux qui nous léchaient la main chez nous nous appelaient singes en Europe.
Souviens-toi de te défier désormais, peuple haïtien. N’oublie pas l’ultimatum de Septembre et sois prudent.
La pauvreté pour soi vaut mieux que la richesse qu’on produit pour les autres. Il n’y a que les cupides et les candides, les gloutons et les naïfs qui peuvent prétendre et croire le contraire.
Haïti aux Haïtiens ! C’est ainsi que l’entendaient nos aïeux. C’est aussi ce que veut la race noire.
19 mai 1884.