Les premiers sont patelins, gentils, charmants. Ils nous arrivent de tous les coins du globe ou sont rénégats d’Haïti.
À qui se donne la peine de les entendre, ils promettent monts et merveilles. L’un demande la Gonâve ; l’autre a des vues sur la Tortue ; celui-ci voudrait qu’on lui laissât en toute propriété le sous-sol haïtien ; celui-là rêve de couvrir le pays d’usines à sucre, de chemins de fer, de digues, de canaux, de télégraphes, d’aqueducs, de ponts et de phares.
Tous, pourtant, sont gueux comme des rats d’église.
Dans leurs lettres privées ou bien encore lorsqu’ils sont entre eux, ils nous appellent un peuple de singes, soutiennent que nous ne sommes capables de rien par nous-mêmes et qu’il faut mettre l’étranger à la tête du pays.
Tel pousse l’impertinence jusqu’à offrir ses bons offices pour servir d’intermédiaire à l’effet de placer Haïti sous un protectorat étranger. Ces balivernes, ces mensonges et ces insolences nous font monter le sang à la figure.
Il nous faut prendre nos précautions ; il nous faut ne rien aventurer, ne rien contracter au hasard, à l’aveuglette, dans l’ombre, à la hâte, au galop.
La dure leçon qu’on nous a donnée dans les quatre derniers mois de l’année qui vient de finir doit nous profiter. Ceux qui mangeaient à notre table la veille, ceux-mêmes qui, étant de notre race, se disaient nos frères et étaient traités comme tels, ceux-là nous ont insultés et nous ont fait le plus cruellement calomnier à l’étranger.
Ceux-là sont des frères équivoques en qui il faut avoir moins de confiance qu’en personne. Dans nos jours de bonheur ils se prétendent plus Haïtiens que nous ; ils nous poussent contre les Européens afin que nous donnions tout à eux seuls, mais en nos jours de malheur leur attitude change à notre égard. Trop souvent alors, il se trouve que les Européens et les continentaux se montrent plus nos frères qu’eux.
Je mets à part les étrangers qui ont épousé nos sœurs. Ceux-là sont des demi-frères qu’il faut caresser, mais, jusqu’au jour où ils se feront naturaliser Haïtiens, raisonnablement, politiquement nous ne pouvons leur accorder qu’une demi-confiance.
À un moment donné, rien ne les empêchera, les uns et les autres, de réclamer et d’obtenir de leurs gouvernements respectifs une intervention armée en leur faveur.
C’est alors que les candides auraient à se repentir de leur candeur. Il serait trop tard.
La Gonâve est une position stratégique de première importance. Il est de la plus élémentaire des politiques qu’elle ne soit donnée à ferme qu’à des Haïtiens, exploitée que par des Haïtiens.
Il en est de même de la Tortue. Du Môle Saint Nicolas on peut faire un port franc, une ville libre jamais.
Port franc, elle nous reste ; ville libre, elle nous échappe.
Nous ne pouvons, sans honte, sans humiliation, abdiquer notre souveraineté sur aucun point du territoire ; nous ne pouvons nous donner un soufflet à nous-mêmes en ayant l’air d’admettre qu’il nous est impossible de nous gouverner, que nous sommes dans l’impuissance de garantir la sécurité sur notre sol.
C’est à prendre ou à laisser : que ceux qui n’ont point confiance en nous restent chez eux.
Les candides tremblaient dans leur peau pendant la tempête. Ce sont des gloutons en leur genre, des gloutons énervés. On doit leur faire comprendre, et durement, que les intérêts sacrés de la nation priment ceux de quelques individus. Qu’ils travaillent lentement ; qu’ils épargnent et qu’ils attendent.
Leur pessimisme est aveugle ; leur simplesse et leur crédulité sont aussi puériles que dangereuses. Tout bien considéré, nos mines et nos carrières, les forêts de nos îles adjacentes, nous les exploiterons tout seuls, plus tard, dans la personne de nos enfants.
L’héritage que nous ont transmis les Haïtiens d’autrefois, nous devons le garder pur de toute hypothèque, libre de tout contrat humiliant afin de le transmettre intact aux Haïtiens de l’avenir.
15 mai 1884.